Francis Poulenc

Né à Paris, le 7 janvier 1899;
décédé à Paris, le 30 janvier 1963

« Un étonnant faisceau de contradictions unies par une conception éminemment personnelle de la musique » : le chef d’orchestre Edward Downes résumait en ces termes, avec à-propos, la vie et l’œuvre de Francis Poulenc, l’un des plus brillants et singuliers compositeurs français du siècle dernier.

Poulenc le bon vivant

Dans les premières années de sa carrière de compositeur (de la fin de la Première Guerre mondiale au début des années 1930), Poulenc se plaît à tourner en dérision tout ce que les autres prennent au sérieux, troussant de petites pièces désinvoltes, irrévérencieuses et frivoles comme Les Biches (la biche est la femelle du cerf, mais c’est aussi un terme d’argot désignant une jolie fille) et Mouvements perpétuels, et traînant dans le Paris insouciant des années 1920 son personnage de bon vivant futé, charmant et chic. À cette époque, il se joint à cinq autres compositeurs – Georges Auric, Louis Durey, Arthur Honegger, Darius Milhaud et Germaine Tailleferre – qui se désignent eux-mêmes sous l’appellation des Nouveaux jeunes. En 1920, un article de journal les baptise « le groupe des Six », et c’est désormais sous ce nom ou, plus simplement, sous celui des « Six » qu’ils seront connus. Le manifeste des Six rejette le flou impressionniste de Debussy, le chromatisme mystique de Franck, et les grands épanchements romantiques de Strauss et de Mahler. Ils prônent plutôt, dans leur musique, un retour aux valeurs classiques françaises d’économie et de clarté, une ouverture aux influences du jazz et du music-hall à la française, et la légèreté des badinages entre amis qui font pétiller les belles nuits du Montmartre de l’entre-deux-guerres.

Un aspect plus austère de Poulenc

Cependant, Poulenc ne se résume pas à ce personnage désinvolte et moqueur : sa personnalité présente aussi un côté profondément dévot, humble et religieux, qui trouvera de plus en plus à s’exprimer dans sa musique à mesure qu’il vieillira. « Ma foi est celle d’un simple curé de campagne », affirmera-t-il un jour. « Poulenc a vécu sa foi catholique avec l’intensité d’un tableau de Goya », souligne James Harding. C’est le Poulenc du poignant et méditatif Stabat Mater, des Quatre motets pour un temps de pénitence et des Dialogues des Carmélites. L’« étonnant faisceau de contradictions » affleure à la surface de nombreuses œuvres où se côtoient les deux aspects de la personnalité de Poulenc, par exemple dans le Gloria ou le Concerto pour orgue.

La musique chorale

La musique chorale est au cœur du catalogue de Poulenc : on lui doit en effet pas moins de dix-neuf compositions pour chœur, ainsi que trois œuvres scéniques comportant d’importants passages choraux (le ballet Les Biches et les opéras Les Mamelles de Tirésias et Dialogues des Carmélites). Collectivement, ces œuvres constituent la plus remarquable production de musique chorale française depuis le XVIIIe siècle.

Poulenc le mélodiste

Francis Poulenc est incontestablement l’un des plus grands compositeurs de mélodies (chansons françaises savantes et raffinées, par opposition à la chanson populaire) de tout le vingtième siècle. Il en a écrit environ 150 sur une période de quarante-deux ans, soit tout au long de sa vie adulte. Ces mélodies sont pour la plupart tonales, mélodieuses, concises, et mettent en musique les textes de quelques-uns des plus grands poètes français du siècle, notamment Guillaume Apollinaire, Jean Cocteau, Paul Éluard et Max Jacob. « Poulenc était d’avis qu’un compositeur devait comprendre un poème totalement, de manière organique », écrit son biographe Keith Daniel; « qu’il devait pouvoir s’en pénétrer entièrement. Il attachait donc énormément d’importance à la compréhension du poète lui-même, de sa personnalité et de ses intentions esthétiques. C’est pour cette raison qu’il se limitait à des poètes vivants, qu’il avait rencontrés et avec qui il avait conversé. » Claude Rostand va même jusqu’à recommander aux personnes qui restent imperméables à la poésie d’écouter les poèmes mis en musique par Poulenc, assurant qu’ainsi, elles comprendront tout. Le compositeur lui-même affirma un jour que son plus beau titre de gloire serait qu’on inscrivît sur sa tombe : « Ci-gît Francis Poulenc, musicien d’Apollinaire et d’Éluard ». Poulenc enregistra la plupart de ses mélodies au piano avec le baryton Pierre Bernac, source d’inspiration d’une bonne partie de la production vocale du compositeur et auteur d’un ouvrage consacré à ces œuvres.

Ancien combattant des deux Guerres mondiales

La plupart des compositeurs célèbres sont parvenus à échapper au service militaire. Poulenc est probablement le seul qui ait combattu dans les deux Guerres mondiales. En 1917, il fut mobilisé et servit pendant six mois à Vincennes, dont trois comme préposé à une batterie antiaérienne dans les Vosges. Il fut témoin de la fin des hostilités en novembre 1918. Une vingtaine d’années plus tard, à quarante ans, Poulenc fut à nouveau mobilisé, servant une fois de plus comme canonnier antiaérien. Après la débâcle de l’armée française à l’été 1940, Poulenc resta à Paris jusqu’à la fin de la guerre. Plusieurs de ses plus poignantes mélodies datent de cette période. C’est aussi l’époque où il écrivit l’une de ses œuvres les plus exquises, une interprétation du conte pour enfants L’Histoire de Babar, le petit éléphant, d’abord composée pour narrateur et piano et orchestrée ultérieurement, ainsi qu’une fantaisie surréaliste au titre invraisemblable, Les Mamelles de Tirésias, basée sur la pièce homonyme de Guillaume Apollinaire. Lasse de son existence de femme soumise, Thérèse se métamorphose en un homme du nom de Tirésias alors que ses seins se transforment en ballons et s’envolent au loin. Étrange histoire s’il en fut!