Arnold Schoenberg

Né à Vienne le 13 septembre 1874;
décédé à Los Angeles le 13 juillet 1951
 
Aujourd'hui, près de 60 ans après la mort d'Arnold Schoenberg, beaucoup de gens ont encore de la difficulté à écouter sa musique. Il faut reconnaître que plusieurs de ses compositions sont vraiment difficiles à comprendre. En revanche, il y en a beaucoup d'autres qui sont plus faciles à aborder. Certaines d’entre elles comptent parmi les compositions les plus fascinantes et les plus expressives de tous les temps sur le plan des émotions. Faisons connaissance avec un musicien qui a composé des œuvres aux titres aussi énigmatiques que Nuit transfigurée, Attente, Pierrot lunaire, Le Livre des jardins suspendus et Un survivant de Varsovie.
 
Un compositeur de Vienne
 
Vienne est reconnue dans le monde entier pour être la Mecque de la musique. Pourtant, rares sont les grands compositeurs associés à cette ville qui y sont vraiment nés, et encore plus rares ceux qui y ont passé toute leur vie. (Schubert et Johann Strauss fils sont de ceux-là.)  Arnold Schoenberg est, lui aussi, viennois de naissance, et il est en fait le compositeur le plus important né à Vienne depuis Johann Strauss (né en 1825). Cependant, Schoenberg a quitté Vienne en 1925 et a vécu huit ans à Berlin avant d'émigrer aux États-Unis où il a passé le reste de sa vie. Là-bas, afin de faciliter la tâche de ses interlocuteurs et éditeurs anglophones qui n'avaient jamais vu un tréma de leur vie, il a modifié l'orthographe de son nom, décidant de l'écrire Schoenberg plutôt que Schönberg.
 
Peu de compositeurs ont exercé une influence aussi grande qu'Arnold Schoenberg sur l'histoire de la musique, à l'exception peut-être de Bach, Beethoven et Wagner. Ironiquement, il était presque totalement autodidacte. Voici ce qui a amené Schoenberg à la musique :
  
Les débuts de sa carrière musicale
 
Schoenberg a entamé sa carrière musicale vers la fin des années 1890, après avoir travaillé pendant cinq ans dans une banque où il s’ennuyait profondément. Ses premières compositions sont directement influencées par le style postromantique de Richard Strauss et de Gustav Mahler. Verklärte Nacht (Nuit transfigurée) est sa première partition importante et la première œuvre de sa maturité. À l’origine, c’était une œuvre destinée à un sextuor composé de deux violons, deux altos et deux violoncelles composée en 1899. En 1917, Schoenberg étoffa la partition pour en faire une version pour orchestre à cordes puis, en 1943, il révisa cette partition et produisit la version que l’on entend généralement de nos jours.
 
Histoire de la nuit transfigurée 

Inspirée par un poème de Richard Dehmel, une musique voluptueuse accompagne deux amants qui se promènent dans les bois à la lueur blafarde de la lune. La jeune femme a un terrible aveu à faire à son amant : elle attend un enfant qui n’est pas de lui. Avant de le rencontrer, elle avait cherché l’épanouissement affectif dans la sensualité et la maternité. Malheureusement, son amant précédent était un étranger qui l’a trompée. L’homme qui l’accompagne dans les bois au clair de lune lui assure que l’enfant qu’elle porte ne sera pas un fardeau; l’amour sincère et profond qu’il éprouve pour elle fera de cet enfant le sien propre. Un étrange rayonnement se propage dans l’air nocturne tandis que, par la chaleur de son amour, le couple fait « sien » l’enfant que porte la femme. Les deux mortels poursuivent leur promenade dans la lumière exaltée de la nuit transfigurée. En rapport avec le sujet, la musique est imprégnée de romantisme et d’expressivité hyperémotive. Il n’est pas étonnant que la Nuit transfigurée continue d’être, après plus d’un siècle, l’œuvre la plus populaire de Schoenberg.
 
Après la nuit transfigurée 
 
Par la suite, Schoenberg a créé plusieurs autres œuvres dans ce style, notamment Pelléas et Mélisande (histoire d’amour tragique), un poème symphonique de 45 minutes, et le colossal Gurre-Lieder (« Chants de Gurra »), une œuvre d’une durée de cent minutes s’adressant à un effectif orchestral considérable, un chœur et des chanteurs solistes. Elle réunit tous les attributs du postromantisme : émotions anormalement exacerbées, amour dévorant, sensualité, mystère, thème de l'amour maudit, images évocatrices de la nature, un château isolé dans le temps et dans l'espace, défi lancé au ciel, cavaliers fantomatiques se jetant dans une poursuite macabre, amour purificateur de la nature bienveillante, retour cyclique et apothéose.
  
Le chemin de l'atonalité 

Dans les premières années du nouveau siècle, alors que la musique qui se créait autour de lui perdait de plus en plus son ancrage tonal, Schoenberg chercha de nouveaux moyens de structurer l'harmonie et les autres procédés de composition. Dans le dernier mouvement de son deuxième quatuor à cordes, il a ajouté une partie pour soprano et fait dire notamment à l'interprète : « Je respire l'air d'une autre planète ». Des paroles on ne peut plus prophétiques! À l'époque où Schoenberg composa les partitions des Cinq Pièces pour orchestre (1909), du monodrame macabre Erwartung (« Attente » ou « Inquiétude », 1909) et du Pierrot lunaire (1912), l’atonalité était devenue la clé de voûte de sa recherche harmonique.
 
Qu' est-ce que l'atonalité?
 
La musique atonale semble ne plus avoir de centre tonal (par exemple, le ré majeur ou le sol mineur). En fait, aucune hauteur de son ne semble même exercer une influence gravitationnelle. Ce que Schoenberg a essentiellement accompli, c’est l'émancipation de la dissonance par rapport à ses liens avec l'harmonie traditionnelle. Dans sa conception de l’atonalité, une note ou un accord « dissonant » n'a plus aucun lien contextuel avec les notes environnantes; ils existent simplement par et pour eux-mêmes. « La tonalité n'est pas une règle immuable de la musique » proclamait-il.  C'est ainsi que fut éliminée l'idée de créer une œuvre musicale « dans » une tonalité telle que le sol majeur ou le la mineur, afin de faire place à une sorte de démocratie des notes.
 
Pierrot Lunaire 
 
Le Pierrot lunaire, en plus d'être une composition atonale, contenait une autre nouveauté : un style tout à fait nouveau de déclamation vocale appelée Sprechstimme (« voix parlante ») et un autre genre voisin, le Sprechgesang (« parlé-chanté ») – type d’émission vocale à mi-chemin entre la parole et le chant. Dans Pierrot lunaire, l'interprète « prononce » un texte (souvenons-nous qu’il n’est ni chanté ni parlé, mais un mélange des deux) sur un fond sonore de musique instrumentale. Le Sprechgesang est une émission vocale extrêmement souple et légèrement étrange, qui correspond parfaitement aux excès de l'expressionnisme qui envahissait les milieux artistiques européens au début du XXe siècle.
 
Qu'est-ce que l'expressionisme?
 
L'expressionnisme était un des mouvements artistiques de pointe au début du XXe siècle. Les peintres expressionnistes se donnaient pour objectif d'illustrer de manière extérieure et visible les états psychologiques intérieurs. L'expressionnisme ne cherche pas à reproduire les traits du sujet; il s'intéresse au subconscient, à l'âme et à l'état d'esprit et s'efforce de les exprimer dans des images volontairement déformées. Schoenberg a lui-même peint plusieurs toiles expressionnistes, y compris un autoportrait. Le monde surréaliste, fantastique et cauchemardesque de Pierrot – avec son désespoir enivré par la lune, ses images macabres de crimes et châtiments, et son rappel mélancolique du passé – était le sujet idéal de l'expressionnisme musical. Et qui est Pierrot? C'est le légendaire clown blanc à la face de lune, le clown triste des théâtres de marionnettes et des pantomimes que l'on retrouve partout en Europe.  En Russie, il s'appelle Petrouchka, en Italie, c'est Pagliaccio et dans les pays francophones, c'est Pierrot. Enfin, l’adjectif  « lunaire » rappelle que la lune est un élément présent tout au long du poème.
 
L' étape suivante: le dodécaphonisme 
 
Schoenberg avait une étape de plus à franchir pour mener sa toute nouvelle théorie de l'harmonie à son aboutissement logique. Il décrivait sa théorie comme une « technique de composition à l'aide de douze notes égales les unes par rapport aux autres et n'ayant aucun autre lien », ou, plus simplement, une méthode utilisant 12 notes (Schoenberg insistait pour dire qu'il s'agissait bien d'une technique ou d'un procédé et non pas d'un style). Selon les principes du dodécaphonisme, le compositeur agence les 12 notes de la gamme chromatique dans un ordre arbitraire, ce qui leur confère à toutes une égale importance, contrairement à la hiérarchie qui s'applique dans la musique tonale. Cet agencement de notes (appelé série) est en quelque sorte le code moléculaire contenant les informations génétiques qui déterminent la structure thématique et harmonique de la composition. En plus de figurer sous sa forme première, la série peut être inversée (image retournée d'elle-même), renversée (à rebours) ou les deux simultanément.  Chacun de ces fragments ou formes peut également être transposé pour commencer sur n'importe laquelle des douze notes de la gamme chromatique, offrant ainsi un éventail de 48 permutations complètes et des milliers de fragments possibles. Cette caractéristique confère une unité interne à la musique. Le procédé peut paraître mathématique, mais ce qui compte, ce sont les émotions que véhicule la musique, tout comme dans la musique de Mozart, Tchaïkovski ou Brahms. La première composition entièrement dodécaphonique de Schoenberg est la Suite pour piano publiée en 1923.
 
Un révolutionnaire?
 
Beaucoup de gens jugeaient ce nouveau système vraiment révolutionnaire. Cependant, Schoenberg ne partageait pas ce point de vue. Il se considérait comme un conservateur issu de la vénérable lignée de Beethoven, Schubert et Brahms, mais poursuivant une évolution logique et inévitable. Il aimait se présenter comme « un conservateur contraint de devenir révolutionnaire ». Il poursuivit cependant sa mission avec une ferveur quasi religieuse que l'on devinait dans son regard fanatique et ses yeux exorbités. « Je crois en ce que je fais et je ne fais que ce que je crois; et malheur à qui s'en prend à ma croyance » proclamait-il fièrement.
 
La reconversion 
 
Tout comme Félix Mendelssohn, Arnold Schoenberg était né juif et se convertit par la suite au luthéranisme, pour diverses raisons de commodité, plutôt que par conviction religieuse. Mais, contrairement à Mendelssohn, Schoenberg se reconvertit officiellement au judaïsme en 1933 (peu avant de quitter l'Europe pour se rendre aux États-Unis), dans un geste de protestation contre le régime nazi, ainsi que pour des motifs religieux. 
 
L’horreur nazie 
 
Les horreurs perpétrées par la machine de guerre nazie ont touché directement et personnellement Schönberg. Son frère fut assassiné par injection létale dans un hôpital nazi. Il perdit un cousin, une nièce et plusieurs anciens élèves dans les camps de concentration. Après avoir appris la mort de sa nièce et pris connaissance des nombreux témoignages de juifs qui avaient trouvé refuge dans les égouts de Varsovie, le compositeur eut pour réaction immédiate d'écrire Un survivant de Varsovie (1947). Il composa cette œuvre pour commémorer les victimes de la brutalité nazie et en guise de cri de protestation contre la tyrannie subie par les juifs tout au long de ces années terribles.
 
Un survivant de Varsovie 
 
La musique de cette œuvre suit les principes du dodécaphonisme établis par Schoenberg. Dans la première mesure, les fanfares des trompettes accompagnées par les sonorités stridentes des violons et des contrebasses projettent brutalement l'ensemble des douze notes. Schoenberg décrit le monde dantesque des camps et des égouts de Varsovie avec un réalisme cru, tant dans la musique – qui a recours à toute la panoplie des procédés expressionnistes tels que le Flatterzunge (coups de langue répétés dans le jeu des instruments à vent), les harmoniques, le jeu col legno (avec le bois de l'archet) et sul ponticello (directement sur le chevalet d'un instrument à cordes) – que dans le texte (écrit par Schoenberg lui-même à partir des témoignages de survivants qu'il avait rencontrés personnellement), prononcé par un narrateur. Il est certain qu'une telle musique ne peut pas être jolie et délicate. Mais son impact émotionnel est dévastateur. C'est de la musique dodécaphonique dans sa forme la plus décapante.
 
L’héritage de Schoenberg 
 
Pendant une bonne partie du XXe siècle, surtout de 1940 environ à 1980, le dodécaphonisme de Schoenberg a inspiré plusieurs générations de compositeurs et a influencé la démarche de centaines d'autres. Tout comme Berlioz, Schoenberg a laissé à la postérité un important traité – Harmonielehre – qui résume toute sa pensée et son œuvre. Selon sa femme, le dernier mot qu'il a prononcé avant de mourir (un vendredi 13) était « harmonie » – un mot qui convient parfaitement pour conclure une vie qui a changé le cours de l'histoire de la musique.