Schumann était le compositeur romantique par excellence. Il incarnait à peu près toutes les caractéristiques que nous associons au romantisme musical du XIXe siècle : idéalisme, introspection, innovation et individualisme. Il aimait la bonne littérature et il dévorait les livres. Sa musique était éminemment personnelle, parfois même autobiographique, surtout sa musique pour piano et ses mélodies. Il se servit de formes musicales comme la symphonie et le concerto dans lesquelles s'étaient illustrés Mozart et Beethoven et les modela en fonction de ses propres besoins créatifs. C'était un être très tendu qui tolérait difficilement la négligence et la médiocrité. Un auteur a écrit à son sujet : « Son esprit était un délicat sismographe sur lequel la musique enregistrait de violentes secousses. » Dans tout ce qu'il entreprenait, Schumann mettait de la passion et de l'intensité, à commencer par ses relations amoureuses avec Clara Wieck.
Une histoire d’amour digne d’Hollywood
L’histoire de Robert et de Clara ressemble à un scénario de film hollywoodien. Schumann avait dix-huit ans lorsqu'il commença à prendre des leçons de piano avec le père de Clara. Peu de temps après, Schumann quitta Leipzig pour aller étudier le droit à Heidelberg. Il voyagea en Suisse et en Italie et lorsqu'il vint à manquer d'argent, il revint à Leipzig pour reprendre ses études de musique, sous la tutelle de Wieck et d'autres professeurs. Clara et lui se voyaient beaucoup et, peu à peu, ils tombèrent amoureux l'un de l'autre. Lorsque Robert eut 26 ans et Clara 15, ils ne pouvaient plus nier l'affection grandissante qu'ils éprouvaient l'un pour l'autre. Au cours des cinq années suivantes, leur relation amoureuse connut des hauts et des bas, mais à certains moments, elle atteint des sommets d’intensité. Pourtant, lorsque Schumann demanda Clara en mariage, le père de celle-ci refusa catégoriquement. Bien entendu, cela ne fit qu’attiser leur flamme. Schumann alla même jusqu'à s'adresser aux tribunaux et eut gain de cause. Cela montre à quel point il était décidé à épouser Clara.
Pendant tout ce temps, Schumann déversait dans sa musique ses rêves et ses passions les plus intimes. Il vivait à travers sa musique. Le piano était son instrument et au cours des dix premières années de sa carrière à peu près, il écrivit presque uniquement de la musique pour piano. Les 26 premières compositions qu’il publia étaient destinées au piano seul – on retrouve encore là la ferveur et la détermination obsessionnelle qui le caractérisaient.
L’année des mélodies
En 1840, peu de temps après avoir épousé Clara, Schumann se tourna soudainement vers une nouvelle forme musicale. Il investit désormais tous ses efforts dans des mélodies pour voix et piano, produisant environ 140 œuvres dans ce genre, en l'espace de quelques mois seulement. Les biographes de Schumann attribuent généralement ce changement au bonheur conjugal qu’il vivait à l'époque. L'avenir paraissait radieux et prometteur et Schumann se sentait prêt à prendre une nouvelle direction sur les ailes de la musique. Il avait un talent inné pour la mélodie, et la compréhension intuitive qu'il avait des textes chargés d'émotions qu'écrivaient ses contemporains romantiques l’a très bien servi pour la composition des nombreuses et superbes mélodies qu’il a écrites.
Place ensuite à la musique orchestrale et à la musique de chambre
L'année suivante (1841), Schumann s'intéressa sérieusement à la musique orchestrale. Il composa sa première symphonie à qui il donna pour sous-titre Le Printemps. Dans l'esprit de Schumann, ce titre était moins associé à la saison qu'à l'impression personnelle de renaissance qu'il vivait à l'époque – une saison d'ardeur romantique, d'entrain et d'exubérance créative. En 1840, il composa également ce qui allait devenir sa quatrième symphonie et trois mouvements d'une autre symphonie dont les fragments sont connus aujourd'hui tout simplement sous le titre Ouverture, Scherzo et Finale. Il commença également à travailler sur son concerto pour piano. L'intensité lyrique de la musique de Schumann se manifeste de la manière la plus superbe dans le mouvement lent de la Deuxième Symphonie, lorsque le hautbois débute dans un solo d'une beauté céleste.
En 1842, toujours fidèle à son habitude de se concentrer avec intensité sur une seule chose à la fois, Schumann se tourna ensuite vers la musique de chambre : il écrivit trois quatuors à cordes, un quatuor avec piano et un quintette avec piano, ces deux dernières œuvres figurant parmi les plus beaux exemples du genre.
Schumann devient critique musical
Schumann voulait faire une carrière de pianiste virtuose. Encore une fois, il poursuivit ce but avec une détermination farouche. Or, nous savons tous que l'annulaire est le doigt le plus faible de chaque main. Schumann mit au point un appareil pour renforcer les muscles de ce doigt, mais son invention fit plus de mal que de bien et, en fin de compte,il dut abandonner tout espoir de faire une carrière de pianiste. C'est ainsi que Schumann se tourna vers la critique musicale et qu’il devint un des premiers grands représentants de cette profession. En 1834, il fonda un périodique nommé Neue Zeitschrift für Musik (Nouvelle revue de la musique) dans lequel il exposait sa philosophie de la musique et écrivait des textes sur les compositeurs de son époque et du passé. C'est lui qui révéla entre autres Chopin et Brahms au monde entier. (« Messieurs, chapeau bas, voilà un génie! » est la phrase célèbre qu'il lança au sujet de Chopin.)
Imagination littéraire
Schumann était un être plein d’entrain, romantique et sensible à l'imagination littéraire. Il inventa un cercle de personnages fictifs qui participaient à des débats sur la musique dans les pages de la Neue Zeitschrift. Il donna à ses personnages le nom de Davidsbund (la tribu de David), car, tout comme le David de la Bible, ils affrontaient et terrassaient les Philistins de la musique – soit ceux qui ne prenaient pas le risque de s'aventurer en dehors des musiques familières, qui se contentaient des œuvres de piètre qualité et de mauvais goût, ou qui ne pouvaient supporter rien de légèrement nouveau ou différent. Il estimait que « le critique doit être en avance sur son temps et prêt à se battre pour l'avenir ». Deux des personnages de la Davidsbund représentaient les deux facettes opposées de la propre personnalité de Schumann : Florestan (exubérant, impétueux, extroverti) et Eusebius (rêveur, profond et introspectif). Ces traits de personnalité se reflètent aussi dans la musique de Schumann. Le Concerto pour piano, par exemple, débute avec la brève apparition des deux « personnalités » côte à côte : tout d'abord, une exclamation de l'orchestre complet suivie d'une cascade spectaculaire d'accords pour le piano (Florestan); puis, l'instant d'après, un thème magnifiquement lancinant confié au hautbois, nostalgique et pensif (Eusebius).
Maladie et mort
Cependant, le tempérament concentré et fiévreux de Schumann avait son côté négatif. Dès l'adolescence, il était convaincu de souffrir d'un trouble mental. Dans la vingtaine, il montrait déjà des signes de dépression et il fit quelques allusions subtiles au suicide, en particulier lorsqu'il se trouvait loin de Clara (avant leur mariage). Si leur union fut idyllique au départ, leur relation fut mise à rude épreuve puisque Clara devait souvent quitter la maison pour donner des concerts en tournée (elle fut une des rares – très rares – femmes à faire une carrière prospère de pianiste virtuose avant le XXe siècle). Les périodes de tension nerveuse, les crises d'angoisse, la fatigue extrême et les phobies devinrent plus fréquentes et plus graves chaque fois. En 1854, à 44 ans, l'état mental de Schumann se dégrada brusquement. Il commença à entendre des voix, d'abord des voix d'anges, puis des voix de démons. Un matin, il voulut mourir en se jetant du haut d'un pont dans le Rhin. Sauvé par un pêcheur qui passait par là, il vécut les deux dernières années de sa brève existence dans un sanatorium. Jusqu'à ses derniers jours, les médecins empêchèrent sa bien-aimée Clara de lui rendre visite. Ce fut une fin terrible, tragique et beaucoup trop précoce pour un des penseurs les plus originaux de toute l'histoire de la musique.
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