Plans de leçons

Arnold Schoenberg

La Nuit transfigurée de Schoenberg

Les liens entre poésie et musique

Les liens entre poésie et musique sont souvent très intimes, que ce soit dans la musique populaire (un hit serait-il aussi convaincant si des paroles n’étaient pas intégrées à la musique?) que classique.

L’amour reste toujours un élément important pour tout créateur et La Nuit transfigurée de Schoenberg en reste un exemple éloquent. Schoenberg n’a pas encore 25 ans quand, à l’été 1899, il rencontre Mathilde Zemlinsky, la sœur de son ami Alexander, également compositeur. C’est pour elle que, en moins de trois semaines, il composera sa Nuit transfigurée. L’œuvre est donc fortement ancrée dans le romantisme, tant au niveau du propos que du traitement musical. Si Schoenberg éventuellement « détruira » la tonalité en mettant sur pied le dodécaphonisme (chaque demi-ton de la gamme possédant un statut égal, les notions de tonique et dominante deviendront désuètes), on perçoit plutôt dans cette œuvre de jeunesse l’influence de Wagner. (On pourra écouter ici Siegried Idyll et surtout les Wesendock Lieder de Wagner.)

La pièce est basée sur un poème de Richard Dehmel – un autre ami du musicien –, extrait de son recueil La femme et le monde. Un couple amoureux se promène, en apparence insouciant. La femme avoue alors qu’elle attend un enfant d’un autre mais obtient le pardon de son amant, séduit à la pensée qu’il pourra partager sa maternité. Heureux, sous la lune, ils avancent vers leur destin.

La Nuit transfigurée

Deux êtres vont par le bois nu et froid;
la lune les suit, ils la regardent.
La lune saute les chênes hauts.
Pas un nuage ne trouble la clarté
ou montent les flèches noires.
La voix d'une femme parle:
 
Je porte un enfant, et pas de toi,
je marche dans le péché à côte de toi.
J'ai fauté gravement contre moi.
Je ne croyais plus au bonheur
et pourtant je désirais ardemment
un vie remplie, le bonheur d'être mère
et le devoir: alors j'ai osé,
j'ai laissé frissonnante mon sexe
à l'étreinte d'un homme étranger
et m'en suis encore félicitée.
Voilà que la vie s'est vengée:
voilà que je t'ai rencontré, toi.
 
 Elle va d'un pas maladroit.
 
Elle lève les yeux; la lune suit.
Son regard sombre se noie dans la lumière.
La voix d'un homme parle:
 
L'enfant que tu as conçu,
qu'il ne pèse pas sur ton âme
vois comme l'espace brille clair!
Il ya un halo autour de toute chose,
tu vogues avec moi sur une mer froide,
mais un chaleur particulière vacille
de toi en moi, de moi en toi.
C'est elle qui transfigurera l'enfant étranger,
tu l'enfanteras pour moi, de moi:
tu as mis en moi cet éclat,
c'est moi-même que tu as rendu enfant.
 
Il la saisit par ses fortes hanches.
Leur souffle s'embrasse dans les airs.
Deux êtres vont par la nuit haute et claire.

 

Le choix d’intégrer un programme d’ordre narratif (le poème) à une œuvre de musique de chambre (l’original était pour sextuor à cordes) est particulièrement audacieux. Pourtant, si le texte sert d’inspiration à l’œuvre musicale, Schoenberg a choisi de raconter l’histoire en musique essentiellement. Chaque auditeur peut choisir à quel moment de l’audition tel ou tel élément de l’histoire se produit. Contrairement à Vivaldi par exemple, qui transcrit le souffle du vent ou le chant d’un oiseau en musique avec précision dans ses Quatre Saisons, Schoenberg se concentre plutôt sur les sentiments : peur, doute, tendresse, pardon, passion, extase. Les aigus du violon cherchent à évoquer l’inquiétude, alors que les altos semblent presque sérieux et dissociés de l’émotion. Les violoncelles quant à eux semblent être témoins de l’histoire. Le poète Dehmel lui-même, après avoir entendu l’œuvre, en aurait oublié la trame narrative lors de sa première écoute de l’œuvre, totalement envoûté.

Schoenberg a inclus trois passages de « musique de marche » (la première, la troisième et la cinquième sections) qui encadrent les moments de « dialogues » (la deuxième, alors que la femme explique sa situation; la quatrième, alors que l’homme la rassure).

 

En classe... 

Activité #1 (littérature)

(Pour tous niveaux du secondaire)

Les étudiants analyseront, compareront et échangeront au sujet des divers sources d’inspirations, l’utilisation des textes et les images suscitées. Ils créeront ensuite un poème, inspiré par l’une ou l’autre section de La Nuit transfigurée.

Mettre en contexte la création de La Nuit transfigurée de Schoenberg (voir plus haut). Demander aux étudiants d’échanger sur les diverses sources d’inspiration dans lesquelles un créateur (ou eux-mêmes) pourrait puiser pour écrire un poème, une chanson ou une pièce musicale. Faire des recherches sur Internet pour trouver si d’autres compositeurs ont été inspirés par leurs sentiments amoureux pour écrire une œuvre. (Suggestion d’œuvres : Les Nuits d’été de Berlioz, Concerto pour piano de Schumann, Wesendonck Lieder de Wagner.)

Comment une expérience personnelle peut-elle se transmettre à un auditeur? Noter par exemple au tableau des exemples d’expériences personnelles adolescentes : obtenir un mauvais résultat scolaire, ne pas être choisi pour faire partie d’une équipe, un conflit avec un parent. Comment pourrait-on rendre cette expérience personnelle plus « générale » afin de séduire un auditeur? Quel genre de musique devrait-on privilégier pour transmettre le message? Schoenberg réussit-il à transmettre adéquatement ce que la poésie de Dehmel cherchait à exprimer? Comment? Quelles images sont suscitées par tel ou tel passage?

Choisir une des sections de la pièce et écrire un poème en vers libres, inspiré par les émotions ressenties à l’écoute.

 

Activité 2 (arts visuels)

 

(Pour tous niveaux du secondaire)

Richard Dehmel était un poète important du mouvement symboliste allemand. Richard Strauss, Max Reger, Kurt Weill et Alma Mahler se sont aussi inspirés de ses poèmes pour écrire des œuvres musicales.

Le baiser

Certains analystes voient également des parallèles entre le poème qui a inspiré Schoenberg et le célèbre tableau Le baiser de Gustav Klimt (réalisé en 1907-1908), peut-être son œuvre la plus connue. L’arrière-plan est pâle mais est traité de façon métallique, comme du bronze, donnant l’illusion qu’on y retrouve des étoiles, comme dans la ligne du poème « Comme l’univers brille de façon éclatante ». On pourrait aussi y lire une transfiguration (transformation, métamorphose) de la nuit. L’homme est traité de façon plus austère, avec des rectangles noirs et blancs, alors que la femme est couverte de couleurs.

On peut ensuite orienter le travail des étudiants pour qu’ils proposent une représentation graphique (dessin, peinture, collage, sculpture) d’une des sections de La nuit transfigurée.

Celle-ci pourrait également servir de trame sonore à un diaporama de type PowerPoint qui mettrait en lumière certaines des œuvres du peintre.