Lettre d'Étienne à Jacques

Michel Longtin : Né à Montréal, le 20 mai 1946; vit actuellement à Montréal

Lettre d’Étienne à Jacques est une commande de l'Orchestre des jeunes du Québec qui a créé cette œuvre en 1984 à Montréal, sous la direction d’Uri Meyer. Elle est dédiée à Serge Garant et à la mémoire de l'auteur Pierre Labat.

Dans cette composition, Longtin décrit en musique ses réactions intimes et émotives à un livre qui l'avait profondément marqué lorsqu'il l'avait lu pour la première fois, à l'âge de 14 ans. Il s'agit d'un livre de son amie Diane-Ischa Ross (une auteure dont plusieurs ouvrages ont servi d'inspiration à Longtin) qui raconte comment, au cours de l'après-guerre, en Allemagne, le jeune Jacques se sacrifie pour porter secours à Étienne, le père de son ami, lorsque celui-ci est victime d'un accident d'avion. La lettre à laquelle le titre fait allusion, datée du 18 avril 1952, à Paris, a été écrite quelques années après la mort de Jacques. Elle commence comme suit : « Cette lettre ne partira jamais. Il ne sert à rien de l'expédier, puisqu'elle est destinée à une personne qui n'a plus d'adresse sur cette terre. » Et vers la fin, Étienne conclut : « Grâce à toi, je sais viscéralement qu'aucun acte individuel ou collectif n’est neutre. Qu'il soit couronné de succès ou non, tout acte vise à améliorer le sort de l'humanité ou laisse le malheur suivre son cours. »

« Cet ouvrage, explique le compositeur, a été écrit après la guerre et évoque le malaise qui s'est emparé de l'Allemagne pendant la période où le pays s'efforçait de se rebâtir peu à peu. Le livre raconte une belle aventure humaine dont la conclusion est le don de la vie. Ce récit m'a montré le chemin, m'a appris à faire attention à tous ceux qui m’entourent. Dans ma composition, j'ai essayé de reproduire le climat qui régnait après la guerre en Allemagne et de décrire l'héroïsme de Jacques qui a donné sa vie pour sauver quelqu'un d'autre. L'atmosphère est sombre, Berlin est couvert de neige, tous les bâtiments sont en ruine, la population est au bord de la famine. »

La composition musicale d'une vingtaine de minutes comprend sept parties ininterrompues :

Journal I – Une atmosphère menaçante et agitée couvre la musique. Dans le lointain, de mystérieuses fanfares interprétées par les trompettes avec sourdine semblent provenir d'une autre époque, d'un autre monde.

Investiture – Cette section commence avec les cloches et le vibraphone, suivis du hautbois solo. L'atmosphère menaçante se poursuit.

Lettre – Six longs coups du tambour de bois, suivis par une trompette avec sourdine, annoncent la lettre. Des échos lancinants résonnent dans les brumes.

Commentaire I – Un mouvement ascendant des cordes déclenche un bourdonnement des bois auxquels viennent s'ajouter par la suite des cuivres, périodiquement interrompus par de violents coups secs de la percussion.

Opération « Oberland » – Cette section débute avec une intervention soutenue des cordes graves, puis des notes répétées et ensuite avec ce qui semble être un long appel improvisé de la trompette. Après une évocation du chaos et de l'horreur de la guerre, c'est le calme après la bataille.

Commentaire II – Des cloches, le vibraphone et les cordes avec leur musique ondulante marquent l’instauration d'un paysage mental étrange. Le roulement implacable d'une caisse claire annonce l'arrivée d'une compagnie de soldats. Ils jouent une musique tonale en l'honneur de Jacques qui a donné sa vie pour sauver un autre homme.

Journal II – Les tambours s'arrêtent soudainement. Les violons jouent une ligne solitaire et austère dans leur registre aigu. La musique s'évanouit dans le silence … dans le néant.

Robert Markow