Concerto en si mineur pour violoncelle, opus 104

Antonin Dvořák : Né le 8 septembre 1841, à Mülhausen, Bohème (aujourd'hui Nelahozeves, République tchèque); décédé le 1er mai 1904, à Prague

Le Concerto pour violoncelle de Dvořák a le privilège d'être un des trois ou quatre concertos les plus connus du répertoire. De nombreux mélomanes le considèrent comme nec plus ultra des concertos pour violoncelle. Il est si populaire qu'on a peine à croire qu'à une certaine époque les compositeurs hésitaient vraiment à écrire un concerto pour cet instrument. Avec sa sonorité sombre et son registre plutôt grave, le violoncelle était considéré comme un instrument qu'il était peu souhaitable d'utiliser en solo avec les grands orchestres qui étaient de règle à la fin du XIXe siècle. (Les compositeurs du XVIIIe siècle tels que Vivaldi, Haydn et Boccherini ignoraient ce genre de problème, puisque les orchestres de l'époque comptaient généralement une vingtaine ou une trentaine de musiciens.)

Dvořák s'y est pris à deux fois pour écrire un concerto pour violoncelle. Il écrivit le premier au début de sa carrière, à l'âge de 24 ans. Ce concerto en la majeur ne fut jamais orchestré. Trente ans plus tard, tandis qu'il achevait une prestigieuse carrière, il envisagea d'écrire à nouveau pour le violoncelle après avoir entendu à Brooklyn, le deuxième Concerto pour violoncelle en mi mineur de Victor Herbert. À l'époque, Dvořák terminait son expérience de trois années à titre de directeur du Conservatoire national de New York (1892-1895), tandis que Herbert (connu pour ses opérettes Babes in Toyland, Naughty Marietta, etc.) était violoncelle solo de l'Orchestre du Metropolitan Opera. Dvořák fut très impressionné par la capacité de Herbert de juxtaposer au grand orchestre le son du violoncelle solo, et de résoudre les délicats problèmes d'équilibre. Mais, Dvořák avait également une autre raison de relever le défi. Un de ses amis intimes, Hanus Wihan, était un des meilleurs violoncellistes de Bohème.

Dvořák écrivit son concerto pour violoncelle à l'intention de Wihan qui devait également le créer à Londres, le 19 mars 1896, avec le compositeur au pupitre. Cependant, c'est à un autre violoncelliste (Leo Stern) que revint l'honneur de créer cette œuvre. Pendant de nombreuses années, on a cru que cela était dû au désaccord que Dvořák et Wihan avaient eu au sujet de l'introduction d'une cadence dans le dernier mouvement. (Le concerto ne contient pas de cadence et Dvořák s'est toujours refusé à y intégrer une, malgré les supplications de Wihan.) De récentes recherches ont révélé que ce sont plutôt des horaires incompatibles et un quiproquo quant à la programmation qui ont empêché Wihan de créer le concerto. En revanche, le concerto a été joué par la suite par son dédicataire.

Le Concerto pour violoncelle regorge d'inventions mélodiques du plus haut calibre, comme c'est le cas pour un grand nombre des meilleures œuvres de grande envergure de Dvořák. Le thème principal du premier mouvement, annoncé d'entrée de jeu par les clarinettes, est mémorable en lui-même, mais en outre il se prête à un développement et une transformation pratiquement infinis de la part de l'orchestre et du soliste. Quant au second thème énoncé pour la première fois par le cor solo, Dvořák disait qu'il était toujours ému lorsqu'il le jouait, tandis que Tovey le considère comme «un des plus beaux passages jamais écrits pour le cor». Pourtant, lorsque le violoncelle solo le reprend un peu plus tard, le thème semble épouser parfaitement la personnalité même de l'instrument et quand l'orchestre l'interprète, il paraît conçu spécialement pour la palette symphonique complète.

Le deuxième mouvement de forme ternaire (ABA) est plus discret mais non moins riche d'un lyrisme exquis. Otakar Šourek, biographe de Dvořák, le décrit comme un «hymne d'une profonde spiritualité et d'une extraordinaire beauté». L'épisode central a des connotations autobiographiques. Lorsque Dvořák apprit que Josefine Kaunitzova, son amour de jeunesse, était gravement malade, il incorpora dans le mouvement lent une des œuvres préférées de Josefine, une chanson qu'il avait écrite de nombreuses années auparavant («Laissez-moi», opus 82, no 1). Une introduction brève et tumultueuse en sol mineur débouche sur une mélodie d'une douceur ravissante interprétée par le violoncelle solo accompagné en filigrane par les arpèges des violons.

Le caractère fortement rythmique du thème principal en rondo du finale évoque une danse bohémienne. Lorsqu'il revint dans son pays natal en avril 1895, Dvořák considérait que son concerto était terminé. Toutefois, lorsqu'il apprit le décès de Josefine, il modifia le finale afin d'y intégrer un épilogue doux et automnal d'une soixantaine de mesures qui reprend le thème de la chanson utilisée dans le deuxième mouvement. Tandis que le concerto semble vouloir s'arrêter sur une note doucement mélancolique, le violoncelle interprétant un trille en si, accompagné de la clarinette puis du cor jouant en sourdine, nous sort de notre rêverie en rappelant les premières mesures du concerto, menant l'œuvre prestement vers une brillante conclusion.

Robert Markow